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20/03/2011

Pluie Noire | roman de Masuji Ibuse

pluie noire.gifTraduit du japonais par Takedo Tamura et Colette Yugué
Éd. Gallimard, coll. Folio
[1966] août 2004, 382 pages - 7,80 €

Au lendemain du bombardement d’Hiroshima, la famille Shizuma – Shigematsu, le père, Shigeko, la mère et Yasuko leur nièce et presque fille adoptive – s’est réfugiée dans le village de Kobatake, à une centaine de kilomètres. Tous trois ont été «atomisés» à des degrés divers, mais cinq ans après la fin de la guerre seul Shigematsu semble avoir développé la «maladie atomique». Yasuko est une belle jeune fille, qui ne parvient pas à se marier tant la défiance est forte vis-à-vis des rescapés.

Persuadé que la «pluie noire» qui s’est abattue sur l’ouest de la ville n’a pas contaminé sa nièce, Shigematsu entreprend de recopier son «Journal d’un rescapé» où il relate dans les moindres détails les événements dont il fut témoin entre le 5 et le 15 août 1945. Le journal de Shigematsu (ainsi que des extraits de ceux de Yasuko et Shigeko) constitue l’essentiel du livre. Mais cet effort du souvenir ne suffira pas à faire le bonheur de Yasuko… Ce roman remarquable est déstabilisant, tant son auteur pousse loin le parti-pris de la précision documentaire sans jamais prêter à ses protagonistes de pensées anachroniques. Le lecteur est à la fois submergé de détails (la vie quotidienne, les menus en temps de famine, la géographie du désastre, les symptômes des maladies…) et époustouflé par l’ignorance générale dans laquelle sont englués les personnages. Cinq ans après les bombardements, la «maladie atomique» a à peine un nom, quant aux traitements…


Écrit véritablement à hauteur d’homme, avec un respect immense pour ses personnages, leur grandeur comme leurs faiblesses, le roman ne fournit nulle analyse historique ou politique, mais comme le dit l’éditeur, il établit «la plus extraordinaire, la plus exacte des relations sur un événement dont l’atrocité devait définitivement modifier les conditions de l’emploi de la force et du recours à la guerre dans le monde». Pourtant, s’il est profondément pacifiste, c’est moins par la description «technique» de l’horreur atomique, que par ce qu’il nous dit de l’état d’esprit de ses victimes, un mélange de résignation et de courage naïf incroyable. Nulle trace de révolte, de plainte, ni même de critique ouvertement formulée. À peine, ici et là, affleure l’ambiguïté des sentiments: peu avant la capitulation japonaise, Shigematsu ose juste confier à son journal que, peut-être, il faudrait mettre fin à la guerre, mais aussitôt il se reproche de penser en défaitiste, lui qui a pourtant parcouru dix jours durant les ruines d’Hiroshima et les centaines de bûchers où l’on incinéra à ciel ouvert des corps putréfiés avant l’heure…

De cette façon, le livre est bien évidemment une condamnation sans appel de l’arme atomique, mais aussi plus largement un réquisitoire terrible contre la propagande guerrière et un régime autoritaire au point de provoquer l’autocensure des sentiments jusque dans la chair traumatisée des victimes… Indispensable et dérangeant.

PS
:
Bien que publié dans une collection «adulte», l’œuvre de Masuji Ibuse, éditée pour la première fois au Japon en 1966 et constamment rééditée depuis, paraît incontournable dans une bibliographie sur ce sujet. En dépit de ses longueurs descriptives et de l’apparente neutralité avec laquelle sont décrites les souffrances des rescapés, le livre est à conseiller aux lycéens.


Corinne Chiaradia
(Première publication de l'article: juillet 2005)

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